dimanche, 02 octobre 2005

Il est trois heures du mat', Docteur Bradbury !

Trois heures du matin, se disait Charles Halloway, assis au bord de son lit, pourquoi le train est-il arrivé à une heure pareille ?


Ce n'est pas une heure normale, se disait-il. Les femmes ne sont jamais réveillées à une heure pareille. Elles dorment comme les enfants. Mais les hommes entre deux âges ? Eux, c'est une heure qu'ils connaissent bien. Minuit, ce n'est pas bien grave ; on s'éveille, puis on se rendort. Une heure, ou deux heures, ce n'est pas grave, on gigote, mais on se rendort. A cinq ou six heures, il y a de l'espoir, l'aube est juste en dessous de l'horizon. Mais trois heures... mon Dieu, trois heures du matin... Les mèdecins disent que c'est l'heure de la marée basse pour le corps humain. L'âme se promène dehors. Le sang circule au ralenti. On est plus près de la mort qu'on ne le sera jamais, sauf le jour de sa mort. Le sommeil est un morceau de mort, mais à trois heures du matin se retrouver les yeux fermés, c'est vivre sa mort ! On rêve les yeux ouverts. Bon Dieu, si on avait la force de s'éveiller entièrement, on assassinerait ses demi-rêves à coups de chevrotine ! Mais non, on reste là, retenu dans le fond d'un puits insondable et desséché. La lune passe et vous jette un coup d'oeil, de sa face idiote. Le chemin parcouru depuis le crépuscule est long, l'aube est loin encore, alors on bat le rappel de toutes les choses idiotes que l'on a faites au cours de sa vie, de toutes les adorables bêtises faites avec des amis si chers qui sont maintenant morts... Et peut-être était-ce vrai, ce qu'il avait lu il ne savait plus où, qu'il meurt plus de malades hospitalisés à trois heures du matin qu'à aucune autre heure de la journée ?

 

- Assez ! cria-t-il silencieusement.

- Charlie ? demanda sa femme sans se réveiller.

Lentement, il retira sa deuxième chaussure.

Sa femme sourit dans son sommeil.

Pourquoi ?

Elle est immortelle, elle a un fils.

Ton fils à toi aussi !

 

Mais quel est le père qui en a vraiment conscience ? Il n'en a pas porté le fardeau, il n'a pas souffert. Quel homme s'est jamais, comme les femmes, couché dans la nuit pour se relever avec un enfant ? Les gentilles, les souriantes détiennent le bon secret. Quelles horloges étranges et merveilleuses que les femmes ! Elles font leur nid dans le Temps. Elles créent la chair qui résiste et qui lie l'éternité. Elles vivent à l'intérieur du don fait, connaissent la vraie puissance, acceptent et n'ont pas besoin d'en parler. Pourquoi parler du Temps lorsqu'on est le Temps, et que l'on façonne les instants universels, à mesure de leur passage, en chaleur et en actes ? Comme les hommes envient et souvent haïssent ces chaudes horloges, ces épouses qui savent qu'elles vivront éternellement... Que faisons-nous alors ? Nous, les hommes, nous devenons terriblement méchants, parce que nous n'avons pas prise sur le monde, ni sur nous-mêmes, ni sur rien. Nous sommes aveugles à la continuité, tout casse, tombe, fond, s'arrête, pourrit et s'enfuit. Alors, comme nous ne pouvons pas façonner le Temps, que nous reste-t-il, à nous, les hommes ? Les insomnies. Les yeux ouverts sur le vide.

Trois heures du matin. C'est notre récompense. Trois heures du matin. Minuit de l'âme. La marée se retire, l'âme décline. Et un train arrive en une heure de désespoir... Pourquoi ?

 

Ray Bradbury,

La Foire des Ténèbres, Editions Denoël, 1962

 

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A voir, la très belle adaptation de Jack Clayton avec Jason Robards et Jonathan Pryce (ainsi que la belle Pam Grier dans un petit rôle qui lui va à ravir -et je fais des rimes si j'veux-), scénarisée par Bradbury lui-même, et réalisée en 1983 pour les studios Disney qui ont désormais tellement honte de ce film (parceque bien trop sombre pour l'image de la compagnie) qu'il est invisible à peu près partout dans le monde si ce n'est aux US, en DVD zone 1, le film ayant été vendu à je ne sais plus quelle éditeur vidéo spécialisé dans le fantastique (Anchor Bay me semble-t-il ou peut-être Elite) histoire de ne plus avoir à se trimballer ce boulet magnifique... Sont cons chez Disney.

 

 

 

 

 

CyrO