mardi, 14 mars 2006
Ode Encrassée
Légitimité du fil électrique.
Souffrance des tags à demi lisibles.
Légalisation de la grue jaune moutarde.
Foi du promeneur solitaire.
Tolérance de l’usine de papier
Fraternité des déchets en décomposition.
Espoir de l’escalator bleu
Servitude du journal "oublié"
Méditation de la mousse sur le béton
Amour du chewing-gum assis.
Bourdieu, faisait-il du parapente ?


16:20 Publié dans Anis, Ecriture | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Création
mercredi, 08 mars 2006
La Ponctualité de l'Ennui
Petits riens,
Et visages communs.
Longs soupirs
Et ne pas souffrir.
"Vie de merde…"
Et rien à perdre.
Tout à gagner,
Dans cette vie sclérosée.
Mais toujours s'ennuyer.

07:00 Publié dans Anis, Ecriture | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Création
mardi, 24 janvier 2006
Le « Meta » homme et la vie.

Le « Meta» Homme : l’homme tellement « au delà » du reste du monde, qu’il en est à coté de ses pompes … Encore faudrait il qu’il les trouve.
Vous l’avez compris, le M.H ne trouve jamais rien pour une très bonne raison : Il oublie de chercher ce dont il a besoin. Et puis fondamentalement, son seul vrai besoin c’est d’exister, et comme vous le verrez c’est déjà suffisamment compliqué comme ça.
De plus, « Ne pas trouver » est une vieille habitude qui date du moment où il est né :
Le M.H ne trouve jamais le chemin de la sortie ce jour là. Il n’est pas stupide, c’est juste qu’il ne voit pas l’intérêt de quitter cette sainte inactivité prénatale, ce paradis d’oisiveté.
Il ne se sent absolument pas concerné par les impératifs, à commencer par celui de naître au 9e mois.
Une fois que la pauvre mère s’est déchirée les entrailles, elle peut reconnaître son fils comme M.H immédiatement : Il ne pleure pas. Oui, ce serait très mal commencer son entrée dans la vie : Pleurer c’est agir. L’action ! Quelle horreur ! : « Cela peut attendre plus tard. ».
Cela attendra donc le dernier moment…

20:00 Publié dans Anis, Ecriture | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : humeur du jour
lundi, 21 novembre 2005
Le petit marchand d'intentions
Intentions ! Intentions ! Je vends des intentions.
Il y en a de bonnes, que je cueille toutes fraîches le matin même dans mon meilleur champ, et bien sûr il y en a de moins bonnes, voire carrément de mauvaises, comme partout ; celles-là, je les vends moins cher. Chaque matin, les gens qui ne savent pas quoi faire de leur journée viennent me voir et choisissent dans mon lot quotidien. Évidemment, les plus riches en achètent plusieurs, et de qualité, si bien qu’ils sont pleins de bonnes intentions. Les pauvres, eux, ne peuvent avoir que les mauvaises. On les évite donc, et ils ne trouvent pas d’emploi. C’est pour cela qu’ils sont pauvres. Pourtant, ils continuent à m’en acheter, parce qu’ils préfèrent rester pauvres plutôt que de s’ennuyer. De toute façon, il vaut mieux, pour l’emploi, avoir de mauvaises intentions que de ne pas avoir d’intentions du tout: on peut devenir gendarme, chef d’entreprise ou publicitaire avec de mauvaises intentions. Quant aux riches, ils m’en achètent souvent par kilos. Vous me direz: mais qu’est ce qu’ils peuvent bien faire de toutes ces bonnes intentions ? On n’a pourtant pas le temps de faire autant de choses en une journée. Vous n’y êtes pas du tout: ce n’est pas parce que l’on a une intention que l’on est obligé de la suivre. Ces riches font en réalité tout ce qu’ils ont envie de faire, mais lorsqu’on leur demande des comptes, ils peuvent brandir leurs intentions et dire: vous voyez, elles sont bonnes. Ainsi, ils n’ont pas de problèmes: la justice est toujours de leur côté. C’est aussi pour cela qu’ils sont riches. On peut donc dire que j’aide les riches à devenir plus riches et je rends les pauvres encore plus pauvres. C’est grâce à moi que tout tient debout.
Alors, un jour, je me suis dit: ce serait drôle si j’inversais un peu les étiquettes aujourd’hui. J’ai collé les petits prix sur les bonnes intentions et les gros sur les mauvaises. Évidemment, les riches se sont précipités sur les mauvaises intentions et les pauvres se sont contentés des bonnes. Je pensais que cela allait faire un remue-ménage de tous les diables et je m’en réjouissais à l’avance. Mais comme vous le devinez peut-être, ce n’est pas du tout ce qui est arrivé. En fait, il ne s’est absolument rien passé. On finit par avoir l’habitude que ce soient les plus riches qui aient les plus mauvaises intentions. Je pensais pourtant que ces mêmes riches viendraient se plaindre au magasin et j’avais prévu de me protéger de leurs assauts avec un lot d’intentions trop mûres. Mais en réalité, ce sont les pauvres qui ont le plus râlé: qu’est ce que c’est que ces intentions que vous nous avez vendues hier, monsieur ? On n’a pas besoin de faire traverser des vieilles ni d’aider les orphelins, nous ! Ce qu’on veut, c’est gagner de l’argent, et on ne gagne jamais rien avec ces intentions là ! Alors j’ai remis les étiquettes comme il fallait et j’ai repris mon petit train-train habituel, sans me plaindre, parce qu’après tout, j’ai tout de même de la chance.
C’est un commerce très rentable que la vente d’intentions.

02:10 Publié dans Ecriture, Zof | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
L'oiseau
Avant, j'étais une fille.
Etienne est allongé là, sur mon lit ; il n'a pas retiré son jeans. Le soleil de l'après-midi, à travers les persiennes, enferme sa peau cuivrée derrière de souples barreaux de lumière. Ses cheveux noirs frottent contre le drap, un bras pend par terre, son torse nu se tord et ses jambes se promènent contre le mur. Il donne de petits coups de talon. Il attend, mais il n'a pas l'air pressé, il est heureux comme un reptile qui se déhanche de plaisir dans la chaleur. Tout à l'heure, j'ai massé ses épaules endolories par le travail. J'ai mis sur sa peau une huile qui la rend encore plus dorée. Puis il s'est retourné et les deux fentes de ses yeux m'ont regardé avec concupiscence, alors j'ai continué à caresser. Quand j'ai posé sa main sur le premier bouton de son jeans pour l'ouvrir, il m'a arrêté le bras doucement, je lui ai demandé s'il avait déjà une amie, il m'a dit que ce n'était pas ça, que c'était plus compliqué, quelque chose de difficile à comprendre. Il a voulu savoir si j'étais prête à connaître son secret mais je me suis levée. Je n'aime pas les secrets, je n'aime pas les gens qui ont des histoires, je préfère les choses simples, simples comme moi, qui aime les arbres, qui aime le soleil.
- Tu as entendu ?
Dehors, des ouvriers taillent le grand cyprès qui a poussé de l'autre côté de la rue. Ils font un bruit presque comme celui de certains oiseaux, un claquement comme celui d'un bec. autour d'eux volent puis retombent de petits débris vert sombre. L'un d'eux crie pour qu'en bas ils s'écartent, une branche plus grosse s'affale lentement, vu d'ici on la dirait légère, molle, douce. J'aimerais être avec eux, dans un harnais qui monte et descend, un grand sécateur à la main, des cris plein la bouche, de bons cris de printemps.
- Ça ne t'intéresse pas ce que je te dis ?
Je ne me tourne pas, je lui montre d'un mouvement du menton un oiseau qui s'est posé sur le muret d'en face et qui boit dans une petite flaque.
- C'est un rouge-gorge, je dis.
Etienne ne répond pas, je n'attends pas de réponse de toute façon, c'est un rouge-gorge, il n'y a rien de plus à dire, seulement à regarder. Mais Etienne ne regarde pas. L'oiseau tourne la tête de tous côtés, sautille, hésite, attend un instant, s'envole d'un coup et disparaît. Bientôt un autre arrive.
- Je veux te dire quelque chose d'important et tu me parles de moineaux.
- Pas de moineaux. De rouges-gorges.
- Tu ne m'aimes plus ?
Je me tourne vers lui, je fronce un peu les sourcils, je demande pourquoi je ne l'aimerais plus.
- Parce que j'étais une fille.
L'autre rouge-gorge est reparti. Le soleil est maintenant passé dans le feuillage du grand pin ; il n'y a plus que quelques points brillant dans la masse sombre, des étoiles. Les ouvriers ont presque fini, ils sont en train de redescendre, j'espère qu'ils réapparaîtront à l'arbre suivant, eux et leurs claquements d'oiseau des marais. Il fait chaud sur mes mains, sur mon visage, je recule un peu, l'ombre fraîche de la chambre me fait du bien, mon regard, lancé trop loin, revient doucement à lui comme si je l'avais délicatement tiré du bout d'une laisse ; puis il s'ouvre à la pièce obscure, à demi aveugle, rafraîchi. Mais Etienne n'est plus là. Il ne reste que les barreaux de soleil qui ont épousé la forme du lit et de son absence. Il a repris son T-shirt et ses chaussures, je ne l'ai pas entendu partir. Avant c'était une fille. Maintenant c'est un garçon qui aimerait bien qu'on lui pose des questions. Je n'aime pas les choses compliquées, ni les gens qui ont des histoires ; peu importe, demain je le reverrai, demain il y aura encore des ouvriers, des arbres et de la lumière moulante : si Etienne consent à regarder l'oiseau, j'ouvrirai son pantalon.

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Gilda attend le train
Une fille qui m'aime bien m'apporte une part de bouillon et deux tranches de pain noir presque tous les soirs. Elle est plus jeune que moi, elle n'est pas trop vilaine ; sa peau très blanche, couverte de taches blondes, est tendue sur des pommettes rondes ; ses cheveux aussi sont blonds et très longs : elle en fait une grosse natte qui se termine en plumet dans le creux de ses fesses. Elle a les mains un peu rougies par ses lessives et son peu de poitrine disparaît sous les couches de ses tabliers. Elle rit beaucoup et mal à propos, elle minaude et regarde ses pieds quand elle me parle. Si elle pose ses yeux sur moi, c'est toujours en les écarquillant, et elle découvre ses mille petites dents pour me sourire. Elle admire ma façon de croiser les jambes quand je m'assois, ma manie de manger la croûte et la mie du pain séparément, la hauteur de la pile des livres que j'ai déjà lus.
Elle s'appelle Gilda et elle est bête. Un soir, après avoir fait tomber et cassé la cruche qu'elle m'apportait, elle a posé une main sur sa bouche en disant : "Petit jésus qui veille sur nous et sa mère pleine de grâce voilà que je suis plus cruche que celle que je portais !" à cause de cela, j'ai eu envie de lui faire l'amour et je recommence à chaque fois que je vois qu'elle en a envie, parce qu'elle s'attarde et tournicote sans passer la porte, me dit qu'on ne l'attend pas et que j'ai au pantalon un trou qu'il faudra rafistoler.
Ensemble, nous parlons beaucoup du train. Elle me pose des questions comme si j'en savais long, comme si, du fait de ma fonction de chef de gare, j'avais avec lui plus d'intimité que tout autre habitant de Nodoton. Je ne sais pourtant rien de son apparence qu'elle ne puisse voir sur l'image que j'ai mise au mur et qui est la seule représentation que j'en aie ; je ne peux la renseigner sur la date à laquelle il arrivera, ni la rassurer en lui disant que c'est bientôt. Je ne cherche pas non plus à éveiller en elle l'idée que m'a insufflée Ambrose selon laquelle il n'y aurait rien de moins certain que son retour. Ce serait l'effrayer inutilement, puisqu'elle me croira juste assez pour appeler le petit Jésus, mais pas suffisamment pour y réfléchir ; ce serait aussi me discréditer à ses yeux, puisque sans train à attendre, il n'est nul besoin de chef de gare et je retombe alors au rang de simple villageois sans fonction et sans talent.
Elle pense aussi que, parce que j'ai lu des choses, je peux lui décrire la vie en ville, celle qui nous attendra au bout des rails. Comme elle insiste, j'invente. Rien que pour voir s'allumer des étoiles dans ses grands yeux idiots, je lui raconte des palais de quarante étages avec des coupoles roses et molles comme des gâteaux, et puis des cariatides d'or, de grands boulevards éclairés avec des fontaines qui se déclenchent toutes seules quand on passe, des opéras avec des colonnes blanches et des tentures rouges, de grands magasins avec des néons géants. Je mélange New-York, Paris, Moscou, parce que je n'en connais aucune suffisamment pour m'y tenir. Je lui dis que là-bas, les hommes conduisent de longues voitures rapides et que les femmes ont tant de robes qu'il leur faut une pièce entière pour les ranger.
Un jour, son père est venu me parler. Il m'a dit qu'elle ne songeait plus qu'au train, que je devais faire attention. J'ai répondu que je n'étais pas responsable de ce qu'il n'arrivait pas et il a hoché la tête, compréhensif, puis il s'est redressé d'un coup et il m'a demandé si, lorsqu'il arriverait et que nous irions dans cette ville si belle, j'avais l'intention de marier Gilda. À cause de la surprise, j'ai répondu "non" sans enrober mes paroles ; il a encore hoché la tête, il a fait demi-tour et depuis, il interdit à Gilda de me retrouver. Quand elle vient encore, c'est plus tard dans la nuit, en cachette, et elle repart très vite avec un sourire crispé qui hésite entre une satisfaction espiègle et la crainte des châtiments paternel et divin.

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L'église
Je suis de nouveau entrée dans l'église. J'ai regardé les cloches muettes cachées dans leurs alcôves.
Plus tard, assise sur un banc, dans la fraîcheur et le calme, j'ai regardé longtemps le mur. J'ai aimé remarquer que le soleil, en l'abordant de biais, faisait ressortir sa texture faite de mille petits grains, qui, ainsi éclairée, ressemblait à un ciel étoilé.
J'ai aimé ce silence doux comme un murmure ou comme le clapotis d'une petite fontaine. Il est heureux que l'on ne donne jamais de messe dans cette chapelle : je n'aurais pas aimé que des paroles rompent le calme, que des silhouettes brisent l'uni des murs, que le sang du Christ coagule entre les dents. C'est mon église et j'y rends le culte qui me plaît au Dieu que je choisis. Trouver beau un mur au soleil est une bien meilleure façon de remercier un créateur que de lui chevroter de mauvais airs.
Entre ces murs, le temps est cyclique et se compte en degrés. Le grand rayon de soleil, comme un lent balancier, met une journée pour s'envoler d'un mur à un autre. Je me suis allongée sur le banc et j'ai vu le plafond qui est la plus simple des voûtes romanes, sans reliefs ni peintures. Dans cette uniformité, mon regard se perd, cherche des distances qu'il ne trouve pas, des profondeurs qu'il croit trouver puis qui lui échappent.
J'entends l'église respirer autour de moi, une respiration lente et sourde, qui vient de partout, des murs, du plafond et du sol. C'est comme si l'espace se rétractait puis se déployait très lentement, tel un cœur qui bat, un animal qui dort. J'essaie de calquer mon souffle sur le sien et je dois le retenir longtemps, le ralentir. C'est le souffle du sommeil le plus profond, peut-être celui qui précède la mort quand elle est sereine.

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L'homme de bois
Abel, l'ancien ébéniste, apparaît au cimetière à peu près tous les jours, silhouette digne et retenue qui se recueille avec toute l’affliction requise sur sa propre tombe, qu’il a faite creuser il y a quelques années. Il n’est pas jeune, mais il se tient droit, noir, perpétuellement en deuil de lui-même. Une seule fois, j'ai osé m'approcher de lui, marquant bien mes pas pour ne pas le surprendre. Pourquoi venir perdre votre temps là où vous resterez pour l'éternité ? Il m'a répondu que l'éternité avait déjà commencé. J'aurais pu lui faire remarquer que l'éternité ne commence pas, puisqu'elle est sans limites, mais j'ai préféré le regarder contempler le réceptacle de son éternité à lui : il y a du beau dans un homme qui prend conscience qu'il est une pierre.
J'aime regarder son visage immobile, tailladé par des rides régulières qui se croisent et délimitent des pans s'imbriquant les uns dans les autres comme sur une toile cubiste. Il semble fait lui-même d'un bois dur et clair, comme une sculpture africaine des régions sahariennes, qui aurait conservé la raideur du tronc dans lequel elle est taillée, le regard dans le lointain, guettant l'avenir par les yeux des ancêtres. Il attend, lui aussi, de pouvoir se plonger dans ces rochers qui lui ressemblent. Ceux qui assisteront à la cérémonie funèbre ne sauront pas que ce sera pour l'homme de bois un jour de fête, attendu depuis longtemps. Ils prendront sans doute la peine d'essuyer un œil, de parler bas, et s'ils doivent mimer la tristesse, j'aimerais autant qu'ils soient en blanc, comme le veut la coutume asiate, car le blanc est la couleur la plus triste du monde, celle des hôpitaux, des visages malades, des ciels brumeux, des tabliers avant l'effort, des livres vides, des crottes d’oiseau et du silence. En blanc, les processionnaires se fondraient dans le paysage, disparaîtraient quelques instants, par solidarité avec le mort.
En attendant, l'homme de bois contemple, et je m'étonne qu'il n'ait encore jamais songé à déposer des fleurs sur sa tombe.

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Roselman
J'ai beaucoup pensé à Roselman, ce nom que j'avais lu sur une tombe, plus tôt dans la journée ; il ne m'évoque aucun visage, mais il résonne dans ma tête sans que je puisse l'en chasser. Il se développe d'abord comme une fleur, pétale après pétale, rose évidemment, riche et rond, le "el" y ajoute comme une perle, comme une goutte de rosée ou de pluie qui roule le long de la tige, et "man" le met à terre tout à coup, brusquement, avec lourdeur, le bruit d'un corps mort que l'on fait tomber, le bruit de la pierre dont on le recouvre, quand elle s'enfonce en terre meuble, écrase un peu la chair. Roselman est le nom d'un homme en costume noir, le cheveu gominé, élégant mais un peu fat, une fleur à la boutonnière, le nez brillant et le sourire clair.
Cette nuit, j'ai tâché d'inventer sa vie, à défaut de me la rappeler. Sa pierre est de marbre, sa famille était riche : fils d'un fermier opulent, mais avec d'autres ambitions, des rêves américains, la peur pourtant d'être déçu, d'être perdu, aussi il reste là et se gomine les cheveux.
Adolescent, il a un gros nez et des points noirs ; les filles l'aiment pour ses yeux gris et ses cravates de soie. Il n'est pas amoureux mais offre beaucoup de roses, par gros bouquets et avec des yeux qui brillent. Il n'aime aucune femme, mais il aime les femmes, et aussi les voitures cylindrées. Il se marie avec une brune qui porte bien le blanc et son nom de princesse. Il y a des musiciens et des photographes, ce jour-là. C'est à la campagne, les arbres sont en fleurs, le soleil fait des taches sur les allées de gravier. Son père est fier, son visage rayonne de satisfaction au-dessus d'un gros ventre. Sa mère s'inquiète et offre à la bru un service complet et beaucoup de conseils.
Plus tard, Roselman a un bureau orienté plein sud avec des meubles en bois qui font rustique mais qui coûtent cher ; il prend un peu de ventre ; ses cheveux se font rares, il porte des lorgnons, mais jamais en public. Il va souvent dans les soirées, il parle fort, boit beaucoup, fait briller ses dents en or et son fonds de culture. Il a une fille qu'il ne veut pas marier parce qu'elle est jolie et quand il la regarde marcher au milieu des hommes qui la courtisent, il se tapote le ventre de fierté comme le faisait son père. Il a une première attaque, prend une canne sculptée et un gendre. Il a une deuxième attaque et meurt la bouche ouverte comme un poisson.

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Victor aime bien faire
Victor aime bien faire, et, par extension, parce qu'il est allé au catéchisme quand il était plus jeune, il dit qu'il aime faire le bien. Il n'aime pas la souffrance, parce quand il la voit et quand il la ressent, c'est la même chose, ça lui fait mal. Avant, il connaissait, comme beaucoup, cette pointe de satisfaction que l'on ressent quand la misère est proche, mais encore étrangère à nous ; quand, par contraste, elle transforme notre normalité en bonheur. Mais maintenant, Victor s'est lassé et il ne veut plus voir la tristesse. Il n'est pourtant pas bien vieux, mais il commence à détourner la tête quand il croise un miroir, parce qu'il ressemble à son père et qu'il a les mêmes rides de chaque côté de la bouche. Il s'y efforce quand même, ce matin, pour se peigner soigneusement et cacher sa calvitie naissante. Il se dit que pour commencer à rendre les gens un peu moins tristes, il faut, dans la mesure du possible, ne pas être trop laid. Il sort de chez lui avec cinq pièces d'un euro dans sa poche, pour les distribuer aux cinq clochards qu'il croise toujours sur son chemin. Mais au coin de la rue, il ne peut résister : il donne les cinq euros au même clochard, petit tas brunâtre d'où dépasse une main. Il donne l'argent en soutenant la main tendue de son autre main à lui, pour bien montrer que ça ne le dégoûte pas, malgré les cals, malgré la crasse, et il s'accroupit pour s'approcher encore, jusqu'à sentir l'haleine, jusqu'à frôler la veste, il parle, il écoute, il reste un moment, il sera en retard.
Victor travaille à la librairie : on est samedi et tous les samedis, il installe des coussins posés par terre entre le rayon jeunesse et le rayon maison, il attend les enfants et il lit un conte. Il a une voix douce et un peu molle, qui va bien avec ses grands yeux bruns aux paupières tombantes. Il saute les passages où la sorcière attrape l'enfant et au lieu de potions maléfiques, il invente des recettes de gâteaux à la violette. Son lent débit lui permet d'inventer en parlant, les enfants ne s'en rendent pas compte. Un jour, une mère est venue lui demander s'il lui restait en rayon un exemplaire de l'histoire du gâteau à la violette, parce que sa fille voulait la réentendre ; Victor était bien ennuyé. Pour s'amender, il a offert à cette dame une édition abrégée d'Alice au Pays des Merveilles et un recueil de contes Chinois.
Victor fait une pause à midi et comme chaque midi il va chez le Tunisien d'en face. Aziz est son ami, il rit beaucoup avec lui ; mais depuis un mois, il rit moins, parce que la mère d'Aziz est très malade et que ça lui fait du chagrin. Parfois, jusque dans le restaurant, on entend des cris, alors Aziz s'échappe et passe derrière un rideau qui donne sur son appartement : il donne des médicaments, il calme, puis il revient. Aujourd'hui, après sa brochette, Victor demande d'une voix douce si son ami veut bien le laisser voir la mère à sa place. Il dit que ça le soulagera et qu'il dira une histoire pour la distraire. Aziz accepte, il fatigue, il a des clients et il ne peut pas tout faire. Victor passe derrière le rideau et il revient une heure plus tard. Tu es bien bon, lui dit Aziz, tu n'aurais pas dû rester si longtemps. Victor garde un sourire dans son visage doux et il dit ce n'est rien, elle va mieux, c'est l'essentiel.
Victor retourne à la librairie pour deux heures et il reçoit presque aussitôt la visite d'un monsieur bougon qu'il connaît bien. C'est un musicien ; en tout cas c'en était un, sorti médaillé du conservatoire, ancien jeune espoir de la musique française. Mais le monsieur bougon n'est plus qu'un vieux professeur et personne ne se rappelle son nom. Quand il entre dans la librairie, il va au rayon musique, il feuillette les beaux livres, il voit des pianistes et des contrebassistes, il lève un peu la tête pour regarder de plus haut, avec un petit air méprisant, il referme le livre d'un coup sec et si Victor arrive, il se tourne l'air de rien vers le rayon philosophie. Parfois, le monsieur bougon parle un peu plus et il y a des larmes dans sa voix. Jamais dans son regard, car il a les yeux sec d'un professeur sévère. Vous savez, dit Victor en lui montrant le violoniste célèbre, sur la page que le monsieur n'a pas eu le temps de cacher, vous savez, il paraît que ce pauvre homme a perdu sa femme et qu'il se drogue. Ça ne m'étonne pas, répond le monsieur, et son regard s'éclaire. Victor alors lui fait des compliment sur son jeu au piano : il connaît sa voisine du dessus, qui entend tout, le soir ; elle lui a répété combien c'était beau. Alors enfin dans les yeux sévères il y a comme une petite larme, mais une larme de joie, et Victor, en lui prenant le bras, accepte l'invitation que le monsieur lui fait.
Victor termine le travail à six heures trente, il fait un peu de ménage et il salue sa patronne qui est une grande et belle femme un peu orgueilleuse. Il rentre chez lui, il met une cravate et se peigne à nouveau : ce soir, il écoutera un joli récital privé chez le monsieur bougon, il ne veut pas être en retard, il s'accroche un sourire, il s'entraîne un peu devant le miroir : c'est parce que son visage s'affaisse, il ne sait plus très bien sourire, ça demande de soulever plus de chair, mais il est pourtant heureux, vraiment heureux, de pouvoir apporter ce soir un peu de bonheur et de soulagement à ce vieux musicien.
Le lendemain, à la une du journal local, on pouvait lire : Le tueur en série sévit toujours : un sans abri, une vieille dame et un professeur assassinés hier.

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