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dimanche, 20 novembre 2005
Islande
7 Juillet
Je suis au beau milieu de l'atlantique dans un pays qui porte en anglais le nom d'une contrée de dessins animés ; la journée a duré un mois. A l'aéroport la police m'a confisqué une paire de ciseaux à ongles afin de les détruire car je suis une terroriste. Reykjavik est la plus étrange des villes ; on en cherche en vain le centre, les maisons basses et longues sont posées çà et là, faites de bois ou de béton, colorées souvent, sans pourtant que ne disparaisse une impression générale de blancheur, de clarté, de fraîcheur, de fadeur. Pour ressembler à ce que j'appelle une ville il lui manque densité, hauteurs, variété et odeurs. Il fait froid comme en plein hiver, j'ai passé deux saisons en un jour. La bruine fait exactement l'effet d'un vaporisateur. Le jour est brouillé, blanc, sans ciel, mais lumineux et trouble comme dans un rêve. Je vais me coucher, c'est la nuit, il fait jour.
8 Juillet
Mes jambes vibrent encore comme sur le plancher de ce 4x4 lancé sur des pistes interminables. J'ai traversé des paysages si étranges que j'ai cru jouer un remake d'On a marché sur la lune, dans le rôle de Haddock sur son char. J'ai vu des étendues désertiques, faites de cendres et semées de volcans endormis. Je suis entrée dans le ventre craquelé et spongieux d'un cratère, entre un lac parfaitement circulaire et un cirque de montagnes noires et dentelées. J'ai vu mille cascades, les unes petites et pittoresques, les autres violentes et gigantesques, puis une rivière fumante en diable comme un Styx. Des failles géologiques comme de noirs canyons. C'est une île en colère qui pourtant inspire le calme. Une légende locale fait naître le monde d'un meurtre et l'Islande d'un cadavre ; il est vrai qu'elle en a les teintes et les humeurs.
9 Juillet
Une nuit parsemée de cauchemars m'a permis de vérifier que le soleil ne se couche pas. Dans cette partie de l'île, le paysage s'inspire à la foi de l'Irlande et de la lune ; aux étendues vertes cernées de monts noirs desquelles se déversent de longues cascades succèdent des étendues de pierre charbonneuses, parfois recouvertes d'une épaisse mousse blanche, spongieuse comme un gigantesque champignon occupé à digérer la terre, et dans laquelle on s'enfonce jusqu'aux genoux. Il y avait une petite église noire sur une langue de lave durcie, des pitons charbonneux et difformes, des restes rouillés d'un bateau échoué sur une plage noire, un minuscule village de pêcheurs où un chalutier a déversé des tonnes de roussettes énormes. Les villages sont dépourvus de logique urbanistique, les maisons rectangulaires en tôle ondulée qui rappellent des hangars se plantent n'importe où, comme une poignée de legos jetés sur l'herbe par inadvertance.
10 Juillet
A Bakkaflöt, c'est drôle, il pleut. Ma curiosité s'apaise, la phase exploratrice est terminée, je retiens maintenant des paysages surtout le mouvement latéral qu'il suit par la vitre de la voiture et quelques images éparses qui deviennent vite abstraites. Une famille de phoques curieux que nous avons approchés de très près sur une digue ; quelques huttes traditionnelles faites de boue et d'herbe, et moult mornes plaines supplémentaires. La seule chose qui parvient encore à me surprendre, c'est le simple fait d'être ici, sur ce bout de terre ignoré du monde affairé des Hommes, au milieu de nulle part et si près du pôle.
11 Juillet
Après avoir traversé le Nord-Ouest de l'île, nous redescendons vers le sud. La piste 35 a suffi pour nous faire rouler toute la journée ; C'est une légende à elle seule, un chiffre qui sonne comme un nom de bandit de l'ouest. Elle se démarque à peine du désert de caillasse et de cendres qu'elle traverse et ne se termine jamais. Elle continue au fond des rivières qu'il faut passer à gué. De la lune nous sommes passés à une planète plus étrange encore, faite d'étendues grises et arides, minérales et agressives pour l'œil, parsemées de fumerolles, de geysers, de cocottes-minute. Des trous d'eaux plus ou moins grands sont comme une collection de bouches infernales : bouillons bruyants comme des chaudrons de sorcières, puits phosphorescents, tunnels brûlants entrelacés de stalactites d'une matière inconnue. La terre est une croûte de peau sur une blessure suintante et le diable a sa cuisine équipée. Multicolores les trous, multicolores aussi les vallées engouffrées au fond de montagnes roses et turquoises.
12 Juillet
La lassitude, la fatigue, l'absence totale de solitude et les bains chauds de la source de Landmannlaugar ont fait retomber mon enthousiasme premier. Mes pieds ne suivent plus mes pas, mes neurones fonctionnent au ralenti. Toute forme d'inspiration m'a quittée et je crois avoir atteint l'un des buts de mon voyage : rendre l'étrange familier et pour cela avaler des images jusqu'à étouffement, afin d'engloutir ce pays et de le posséder comme l'on possède ce que l'on mange. Reste à voir comment se passera la digestion et si je n'évacuerai pas tout cela aussi vite que je l'ai ingurgité. Reste aussi à mettre en pratique l'autre partie de mon objectif : comme j'aurai rendu l'étrange familier, il me faudra rendre le familier étranger et apprendre à porter sur le connu le regard émerveillé du touriste. Pour l'heure, je suis une chose que l'on transporte, et quelque perversité en moi souhaite que nous continuions à rouler toujours dans ces déserts, à rouler sans fin jusqu'à notre perte totale.
13 Juillet
Janvier ou février auraient mieux convenu après cette journée glacée. Je suis dans une chambre inondée de soleil, il est minuit, mes pieds sont glacés et ma tête vide. J'ai marché sur les bords d'un glacier, j'ai vu des icebergs dans une baie, un bateau amphibie. Nous avons remonté une piste située entre deux falaise, plus précisément au fond d'une faille géologique qui est celle qui sépare les plaques continentales. D'un côté de la route c'était l'Amérique, de l'autre l'Europe. Un pays qui a poussé à un endroit pareil ne peut qu'exploser. Le pays est plein de petits chevaux et de moutons que leurs éleveurs abandonnent n'importe où y compris sur la route.
14 Juillet
Retour à Reykjavik, qui m'apparaît maintenant comme une ville grande et animée, presque chaleureuse. Nous avons longé la côte sud, alternance de prairies et de déserts de lave, le tout coupé de nombreuses rivières. Je suis passée à pied derrière une cascade en me demandant si je tomberais sur le temple du soleil. Beaucoup d'autres fumeroles ; j'apprends que ce que je nomme des cocottes-minute s'appellent des solfatares. La roche prend à ces endroits des teintes rouges, jaunes, vertes et bleues ; il s'en dégage une forte odeur de soufre que je suis la seule à apprécier. Baignade au Blue Lagoon, lieu réputé, prétendument curatif, très artificiel dans ses infrastructures mais intéressant par son eau qui, chargée de silice, prend une couleur bleue opaque et fluorescente.
15 Juillet
Dans quatre heures, il faudra se lever pour prendre une navette qui nous ramènera à l'aéroport. La journée a principalement été occupée par un tour en bateau où nous devions voir des baleines. Il paraît que nous en avons vu, mais, me basant sur les animaux gigantesque que j'ai vus au large du Canada, celles-là m'ont paru aussi petites que des phoques. Quelques bélugas et macareux au bec coloré. Une promenade en ville m'a appris que, si les extérieurs étaient peu soignés et souvent dépourvus d'enseignes, les intérieurs des magasins sont gigantesques et très modernes. Une particularité est de multiplier les sous-sols où nous trouvons, dans un même établissement, des ateliers de lainages, des disquaires, des galeries de peinture. La dernière nuit du voyage ne tombe pas et l'idée de retourner dans une ville surpeuplée, surchauffée et puante me paraît absurde.
Plus tard, faisant quelques pas dans une touffeur pénible, sur le carrelage abîmé de ma terrasse marseillaise, je redécouvre la nuit, non comme une ouverture vers les étoiles, mais, pour la première fois de ma vie, comme un phénomène terrifiant et sinistre.

02:15 Publié dans Nos vies sont de véritables existences, Zof | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note













